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La technique : l’impensé du
politique
29-30 avril 2009
Centre des humanités de l’INSA
de Lyon
Amphi ouest
Session 4 :
Espace public urbain, espace public politique
Responsables de la session :
Jean-Yves Toussaint, Sophie Vareilles
Cette session se propose de
travailler l’ambiguïté de la notion d’espace public en considérant
les liens entre « espace public urbain » et « espace public
politique », entre urbanisme et politique, entre ville et cité. Le
point de vue développé dans le pré-texte et soumis à la discussion
dans cette session est construit à partir de travaux conduits dans
une perspective urbanistique. Ces travaux engagent à interroger les
rapports entre d’une part, la fabrication et l'usage des « espaces
publics urbains » et d’autre part, l'activité dans l’« espace public
politique ». Cette session a pour objet de confronter cette
perspective urbanistique à d'autres points de vue. Il est attendu de
cette confrontation une meilleure compréhension des rapports entre
« espace public urbain » et « espace public politique ».
Pré-texte
L'expression « espace public » retient l'attention en
raison de son usage ambigu à la fois politique et urbanistique. Cet
usage simultané renvoie au rapport compliqué qu'entretiennent
technique et politique dans la fabrication de la ville et les
conditions d'émergence de la cité. La technique fonde la ville en
formant les objets qui la constituent. En appropriant la ville aux
activités urbaines, elle en autorise l'existence politique, à
savoir, la cité.
Ainsi, dans le domaine urbanistique,
l'« espace public » définit l'ensemble des espaces délimités par le
bâti et libres de droit d'accès. Ces espaces entre les constructions
(les « vides ») sont banalisés parce qu'ils sont constitués de
dispositifs techniques et spatiaux (trottoirs, candélabres, bancs,
voiries, kiosques, etc.) dont l’ensemble forme un espace
appropriable aux usages civils. En ce sens, l'« espace public
urbain » est un « commun », c’est-à-dire un espace en partage,
disponible à l'usage de l'ensemble des groupes sociaux urbains et
plus généralement de l'ensemble des publics urbains.
Nul ne peut s’approprier cet espace librement. Quand cette
appropriation a lieu, elle est sous conditions, posées par la cité
et ses représentants au nom de l'ensemble des publics urbains ; elle
est généralement justifiée comme appropriation utile à tous.
En bref, l'« espace public » urbain est l'espace concret
(c'est-à-dire délimité, dessiné et destiné) dans lequel se tiennent
les publics urbains.
En sciences politiques, l’« espace
public » décrit de manière théorique les conditions de la démocratie
délibérative. En ce sens, l’« espace public politique » est une
abstraction de la délibération. La théorie de la démocratie
délibérative repose sur la formation discursive de l'opinion et de
la volonté publiques. Celle-ci procède d'une argumentation et d'un
raisonnement publics de citoyens égaux.
L'« espace public politique » (ou encore « sphère publique ») est le
lieu abstrait où se confrontent les arguments raisonnables des
citoyens en vue de former une opinion et une volonté publiques. Dans
cet espace, les citoyens sont acteurs : ils participent directement
à la formation de l'opinion et de la volonté publiques, non pas aux
termes d'une agrégation des arguments mais dans le cadre de
l'exercice de la raison. Cet exercice permet la confrontation des
arguments à partir de laquelle s'étayent la validité et la
robustesse d'une argumentation. Cette validité et cette robustesse
emportent l'opinion et forment la volonté publique. Ainsi, « en
postulant que la rationalité est une propriété indivise de la pensée
humaine »,
l'« espace public politique » tiendrait à cet exercice de la raison.
En nous en tenant à ces deux
définitions (l'une urbanistique et l'autre politique), l’« espace
public » apparaît comme un lieu ou une arène au sein desquels les
comportements individuels et collectifs sont réglés. Dans l'« espace
public urbain », les comportements obéissent aux règles d'usage
relatives aux dispositifs techniques et spatiaux, c’est-à-dire à
l’ensemble des règles qui rendent l'espace public urbain
appropriable aux activités urbaines. Dans l'« espace public
politique », les comportements obéissent à des règles relatives à la
prise de parole, aux modes d'énonciation et à la validité des
énoncés, c'est-à-dire à l'ensemble des règles organisant et rendant
possible une délibération. Dans les deux cas, ces règles visent
l'organisation des rapports intersubjectifs dans l'activité sociale,
à savoir : les activités urbaines pour les règles d'usage ; les
activités de gouvernement, de législation et plus généralement
d'institution pour les règles de l'espace politique. Dans les deux
cas, les règles constituent des modalités par lesquelles la loi de
tous
s'impose à chacun. Toutefois, ces règles divergent dans la mesure où
les rapports intersubjectifs dans les espaces publics urbains ne
réclament aucune activité énonciatrice. En effet, dans les espaces
publics urbains, la coordination entre les publics urbains est
muette. Typiquement, l'action d'user d'un trottoir ne demande aucune
délibération : l'ajustement des comportements de l'ensemble des
publics urbains en présence se règle sur des usages et non pas sur
des énoncés. Au contraire, l'espace public politique se constitue
autour de la parole, de l'argumentation et des règles de validité
d'énoncés.
Dans ce cadre théorique, les rapports
qu’entretiennent l’« espace public urbain » et l’« espace public
politique » tiennent dans le fait que les règles d'usage de l’espace
public urbain relèvent de modalités d'institution qui procèdent de
l’espace public politique. Autrement dit, l’espace public politique
institue l’urbanité (les « bons usages »)
de l’espace public urbain. En ce sens, il a pour objet de qualifier
les habitus urbains. Ainsi, les rapports entre l’« espace public
urbain » et l’« espace public politique » ont à voir avec ceux qui
lient la constitution de l’espace urbain comme « espace policé » et
l’apparition de la police urbaine. Selon Henri Raymond, celle-ci est
liée à l’émergence de la règle, au fait que cette règle s’impose à
tous et qu’elle se fait obligation pour le groupe. La police urbaine
apparaît comme le moyen urbain de renoncer aux luttes
afférentes au partage de l’espace public urbain
pour son appropriation par certains groupes aux dépens des
autres. En cela, elle ne relève pas de l’usage de la violence, elle
doit s’imposer à cette violence ; elle en est le moyen de son
renoncement.
Dans cette perspective, le rapport entre l’« espace public urbain »
et l’« espace public politique » s’effectuerait dans le renoncement
à certaines formes de violence et dans l’acceptation de règles
d’usage consubstantielles à la ville.
Ce modèle d’analyse tend à être mis en
défaut par l’observation de la fabrication et de l’usage des espaces
publics urbains contemporains.
Ces espaces publics éprouvent les plus grandes difficultés à assurer
l'expression des conflits d'usages. Ces conflits sont toujours
observés comme relevant du développement de pratiques inconvenantes.
Mais cette inconvenance n’est plus évaluée du point de vue des
groupes sociaux en conflit dans la ville ; elle l’est du point de
vue des normes de fabrication, c'est-à-dire du point de vue de la
représentation politique comme maître d'ouvrage dans le processus de
fabrication des espaces publics urbains. A partir de cette
évaluation, la résolution des conflits d'usage passe par des règles
d'appropriation, non plus aux activités urbaines, mais par
les usagers, habitants et utilisateurs de l'espace urbain. Cette
restriction de l'appropriation par des groupements d'usagers conduit
à la surprogrammation des aménagements urbains, à la catégorisation
des usagers (et à leur normalisation) et à la distribution des
dispositifs techniques et spatiaux de l’urbain selon ces catégories
d’usagers. Il en est typiquement de l’évolution contemporaine de la
rue. Aujourd’hui, la rue est découpée en piste cyclable, couloir de
bus, trottoir pour piétons et chaussée pour les automobilistes. Avec
ce découpage, elle n'est plus en partage, mais elle est partagée.
L'appropriation de l’espace urbain par les
groupements d'usagers a pour effet de retourner l'usage de la
violence par la police. La violence se tourne vers la mise en
application des programmations d'usage, c'est-à-dire vers les modes
d'appropriation promus et le respect des propriétés des dispositifs
techniques. Autrement dit, la police ne s'oppose plus à la violence
de ceux qui, s'opposant au partage de l'espace public urbain, se
l'approprient pour leurs fins propres. Mais elle impose le respect,
par les groupements d'usagers, des propriétés programmées des
dispositifs techniques. Cette violence s'impose avec le recours des
instruments de contrôle. Ainsi, en est-il des caméras de
vidéosurveillance qui n'ont pas pour seule fonction d'assurer la
sûreté des espaces publics urbains. En assurant la sûreté des
espaces publics urbains, elles assurent aussi le contrôle du bon
déroulement du programme d'usage.
De manière générale, les bons usages assurent la
possibilité d'une appropriation aux activités urbaines, lesquelles
peuvent être conflictuelles. En revanche le bon déroulement du
programme d'usage assure la possibilité d'une appropriation par le
groupement d'usagers catégorisés par le programme. Dans l'exemple de
la rue, elle est «en partage » dans le premier régime
d'appropriation et elle admet ensemble, piétons et automobilistes,
selon des formes d'égards réciproques. Dans le second régime
d'appropriation la rue est partagée entre les différents usagers qui
entendent y faire valoir leurs droits. Ainsi, le bon déroulement du
programme d’usage s'oppose aux « bons usages ».
L’observation de l'actualité de la fabrication et de
l’usage des espaces publics urbains nous donne la possibilité
d’énoncer trois conjectures urbanistiques sur les rapports entre
« espaces publics urbains » et « espaces publics politiques » :
– l’aménagement urbain comme production d’espaces
publics serait aussi expectation de comportements urbains
individuels et collectifs ;
– la requalification des espaces publics urbains,
qui consiste dans la mise en scène de la vie quotidienne urbaine,
composerait le versant urbain de la « société du spectacle » ;
– l'urbanisme, comme technique d'édification
urbaine, serait un penser politique.
L’aménagement urbain comme expectation de comportements urbains
individuels et collectifs
L'exemple des politiques de requalification des espaces publics
urbains entreprises depuis les années 1980 dans les villes
européennes met en évidence le lien entre projet d'aménagement et
expectation des comportements individuels et collectifs des publics
urbains. De manière générale, la pratique de l'aménagement urbain
montre qu’il n'y a pas de projet d'aménagement urbain,
d'architecture ou d'urbanisme qui ne soit pas un propos sur les
activités urbaines des publics destinataires de ces aménagements,
sur la légitimité de ces activités et, par conséquent, sur la
légitimité de certains publics dans l’espace public urbain.
Autrement dit, tout projet d'aménagement urbain est aussi un projet
social.
Dans ces conditions, la constitution
technique et spatiale des espaces publics urbains participerait de
la production des conditions de l’activité sociale urbaine. Elle
viserait le règlement des rapports sociaux et, plus largement,
l'institution de règles d'usage relatives au bien commun. En ce
sens, l’aménagement urbain en tant que techniques et l’espace public
urbain en tant que fabrications relèveraient du politique et
seraient des techniques du politique. Dans l’espace public urbain
contemporain, l’institution des règles d’usage tend à se faire sans
délibération ou avec une délibération limitée aux « acteurs du
projet » d’aménagement, à savoir : les fabricants.
De cette manière, la politique se réduirait aux techniques de
fabrication. Cet état de faits permettrait d’imposer la constitution
technique et spatiale des espaces publics urbains comme un état de
nature
et, par conséquent, de ne pas délibérer (au sens de l'espace public
politique) des contenus de l’urbain et, plus généralement des
contenus de la civilité et de la cité.
La requalification des espaces publics urbains comme le versant
urbain de la « société du spectacle »
La
limitation de la délibération des règles d’usage aux collectifs des
fabricants tend à entraîner l’apparition dans l’espace public urbain
de formes « spectaculaires ».
Celles-ci apparaîtraient dans la part de l’aménagement qui relève de
la scénographie : mise en lumière,
mise en son,
animation,
interventions artistiques et plus généralement, multiplication des
dispositifs techniques et spatiaux de l’urbain. Elles s’adosseraient
aux processus de marchandisation et de patrimonialisation de la
ville au profit des activités de consommation, de loisir et de
tourisme. Elles se concrétiseraient dans l’émergence de nouveaux
usages urbains, liés à la « théâtralisation », la « festivalisation »
et la « commercialisation »
de l’espace public urbain.
Ainsi, l’aménagement urbain
consisterait à mettre en scène les activités urbaines quotidiennes.
Dans cette perspective et dans les conditions de l’espace public
contemporain, les arts de la scène mobilisés constitueraient de
multiples modalités de travail sur la formation de l'opinion
publique et le comportement des publics urbains. En prenant le
risque de l’interprétation des travaux de Guy Debord,
nous faisons l’hypothèse que cette mise en scène serait le versant
urbain de la « société du spectacle ». Celle-ci se caractériserait
par l’altération de la capacité de discernement (politique) des
publics urbains et la domination de l’économie et plus largement de
la fabrication. Les règles de l’économie et de la fabrication se
naturaliseraient et s’imposeraient comme lois sociales. Dans
l’espace public contemporain, les nécessités de la fabrication de la
ville l’emporteraient sur l’habiter : les règles de la fabrication
subordonneraient les règles d’usages. Cette position rejoindrait la
critique de Françoise Choay sur l’urbanisme.
L'urbanisme comme
un penser politique
De
manière générale, l’urbanisme
apparaît comme aménagement de la ville et ménagement de la cité,
c’est-à-dire comme ce qui constitue « le monde », en particulier
« l’espace public » (urbain et politique). En ce sens, comme
technique, il serait politique, il serait pensé comme politique, il
constituerait un penser politique. Cette position s’inscrirait dans
une longue tradition
qui distingue deux formes de la technique : la poiésis et la
praxis. La poiésis relève de la constitution du monde,
elle vise à changer l’état des choses. La praxis
relève de l’organisation des rapports entre les sujets dans ce
monde, elle vise à régir les comportements individuels et collectifs
des gens. La politique, comme praxis, constituerait
une forme de la technique et pourrait être rangée parmi les
techniques des Sciences de l’homme (en reprenant les propositions de
Marcel Mauss).
La nature du rapport entre « espace
public urbain » et « espace public politique » tiendrait aux
conditions d’institution de ces espaces. Ces conditions dépendraient
du statut des objets et de celui de l’habiter dans la société ; elle
auraient à voir avec les formes de convivialité et d’urbanité en
vigueur. Dans la société contemporaine, la réduction des techniques
du politique aux techniques de fabrication et la subordination des
règles d’usage aux règles de la fabrication feraient disparaître la
politique dans les techniques de la fabrication. L’absence de
convivialité
de la ville contemporaine et la tentation du spectacle pour pallier
l'absence de convivialité pourraient relever de cette disparition.
Cette disparition expliquerait aussi la persistance de la violence
dans l’espace public urbain et l'émergence d'espace public urbain
hors des usages,
c'est-à-dire compréhensible du seul point de vue de la fabrication.
Par exemple, les « espaces verts », qui sont ni des jardins publics,
ni des squares et qui n'ont d'autre nom que la légende du plan
(« axe » ou « coulée verte »), ne trouvent pas à s'inscrire dans les
usages de la ville : ils deviennent l'objet de pratiques sans
règles.
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