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La technique : l’impensé du
politique
29-30 avril 2009
Centre des humanités de l’INSA
de Lyon
Amphi ouest
Session 3 :
Economie politique de la technique
Responsables : Olivier Brette, Daniel Dufourt
Toute analyse économique est faite de
compromis. Les économistes parlent d'efficacité. Essayant de décrire
ces compromis, ils expliquent les incidences des décisions sur tel
groupe social ou sur tel autre, comment les différentes politiques
imposent des risques à certains plutôt qu'à d'autres.
Or, lorsqu'il y a compromis, les
décisions doivent être prises dans le cadre d'un processus
politique. On ne peut pas les déléguer à des bureaucrates ou à des
technocrates. C'est l'un des problèmes fondamentaux, à mon avis,
auxquels les démocraties du monde entier sont confrontées.
Aujourd'hui, et de manière répétée, il y
a, au bénéfice des technocrates, délégation de décisions qui
devraient être partie prenante des processus démocratiques. La
question est importante parce que, d'une certaine façon, cette
délégation fait désormais partie du processus politique, elle est
consciente dès l'origine, mais la façon dont la délégation a été
menée a fait placer certains intérêts au-dessus d'autres. Autrement
dit, il y a des priorités politiques dans ce processus de
délégation.
Joseph Stiglitz, Le Monde, 27
février 2004
Depuis la prise de
conscience par Adam Smith du rôle moteur joué par le progrès
technique dans le développement économique des nations, la pensée
économique a produit de multiples théories de la technique.
L’approche marxienne de la technique comme fondatrice des rapports
sociaux de production, la réduction néoclassique de la technique à
une fonction de production ou l’institutionnalisme américain de
Thorstein Veblen interprétant le savoir technique comme le
patrimoine des actifs intangibles de toute société témoignent de la
densité des préconceptions socio-politiques qui sous-tendent ce
concept. La diversité de ces représentations est révélatrice de
différences profondes dans la conception que les économistes se font
du rapport de l’homme à la société et à la politique. Celles-ci
s’expriment notamment face à la question de savoir dans quelle
mesure les choix de production, de valorisation et de répartition
des fruits des connaissances techniques relèvent, ou devraient
relever, de l’espace public, c’est-à-dire du débat politique.
Cette session se propose
d’éprouver la pertinence de l’hypothèse suivante : le succès
institutionnel de la microéconomie d’inspiration néoclassique et du
modèle de la rationalité instrumentale qui la sous-tend a conduit à
dépolitiser les choix techniques. Pour l’exprimer autrement, la
science économique orthodoxe a promu, volontairement ou non, l’idée
contestable selon laquelle les choix techniques seraient réductibles
à l’exercice d’une rationalité de moyens qui pourrait faire
l’économie de tout débat sur le sens et les enjeux politiques de ces
choix. A supposé qu’elle soit validée, cette hypothèse conduit à
s’interroger sur les raisons de cette dépolitisation de la
technique. Plusieurs explications, qui ne sont pas mutuellement
exclusives, peuvent être avancées et mériteraient d’être discutées.
La mise hors de l’espace
public du débat sur la finalité des choix techniques peut tout
d’abord être conçue comme une réponse à la supposée incapacité du
peuple à s’en saisir du fait de son haut degré de complication. Il
s’agit alors d’extraire ce débat de la sphère politique, celle de la
formation d’un consensus démocratique, pour le cantonner à la sphère
de l’expertise. Dans cette conception, le rôle des représentants du
« peuple souverain », i.e. les hommes et femmes politiques, n’est
plus d’éclairer, animer et trancher de façon concertée les débats
techniques qui engagent l’avenir de la société, mais de communiquer
efficacement auprès du peuple pour qu’il se convainque du bien-fondé
des décisions prises. Lorsque celui-ci se montre récalcitrant à
avaliser un choix auquel il n’a pas pris part, voire le rejette dans
le cadre d’une procédure référendaire, ce n’est pas le bien-fondé de
ce choix qui est mis en cause, mais un défaut de pédagogie.
Poussé à son terme, cet
argument peut conduire à prévenir toute tentation du peuple et de
ses représentants à rouvrir le débat sur la finalité de certains
choix techniques qui aurait été entérinés comme « définitivement
pertinents » à un moment donné de l’histoire. L’indépendance donnée
aux principales banques centrales, assortie d’un mandat quasi
exclusif de lutte contre l’inflation comme c’est le cas dans la zone
euro, a de facto consisté en une dépolitisation majeure des
instruments très techniques de conduite de la politique monétaire.
Le débat politique sur la finalité et les enjeux de la politique
monétaire a ainsi été durablement tranché, sans, peut-être, que le
peuple souverain n’ait été scrupuleusement éclairé sur les
conséquences de cet abandon de souveraineté.
La dépolitisation des
choix techniques peut aussi trouver son origine dans l’idée selon
laquelle ceux-ci gagneraient, sur le plan de l’efficacité
économique, à être faits dans la sphère privée plutôt que dans
l’espace public. Cet argument, caractéristique du libéralisme de
Friedrich August Hayek fondé sur la thèse de la connaissance
dispersée, a notamment conduit à dépolitiser les choix techniques
qui ont sous-tendu le processus d’innovation financière à l’œuvre
ces trente dernières années. Or, l’argument selon lequel la
régulation privée ou marchande de la globalisation financière
permettrait d’endogénéiser l’accroissement des risques qu’elle a
elle-même générée en offrant aux acteurs des techniques de plus en
plus efficaces de protection contre ces risques a trouvé ses limites
face à la menace d’un risque systémique. Si la régulation privée
peut produire des solutions efficaces de couverture contre des
risques individuels, la prévention et la gestion du risque de
système exige une régulation publique et un traitement politique de
la question, dans le cadre d’un débat démocratique et éclairé.
Enfin, on peut penser,
comme le soutient Joseph Stiglitz, que la dépolitisation des choix
techniques sert, dans un certain nombre de cas, de paravent à la
défense d’intérêts individuels ou catégoriels au détriment d’autres
de ces intérêts. Le problème, en la matière, n’est pas que les
gouvernants prennent des décisions en faveur de certains intérêts
plutôt que d’autres. Il tient au fait que ces choix n’assument pas
ce parti pris, qu’ils sont réalisés hors de l’espace public du débat
politique et sont légitimés a posteriori par une
instrumentalisation de la technique qui ne dit pas son nom. Les
politiques publiques en faveur des NBIC (nanotechnologie,
biotechnologie, sciences de l’information et sciences cognitives)
offrent une possible illustration de l’instrumentalisation qui peut
être faite de la dépolitisation apparente de la technique.
L’émergence des NBIC et leur convergence postulée introduisent, en
effet, une rupture frontale dans les relations entre science,
technique, société et politique. L’ampleur des financements publics
nécessaires et en même temps l’énormité des profits privés
susceptibles d’être accaparés par les entreprises, les risques
industriels, sanitaires, sociaux (sans commune mesure avec les
risques auxquels les populations étaient exposés dans le passé)
encourus au niveau des applications dans la vie quotidienne de ces
technosciences appellent des processus de décision transparents,
contradictoires (impliquant à la fois chercheurs, usagers, experts
gouvernementaux et industriels) et assumant pleinement leur charge
politique.
En la matière comme en
d’autres, la dépolitisation de la technique pose des questions
d’importance pour l’avenir des sociétés. La crise de régulation dans
laquelle est entré, ces derniers mois, le capitalisme financier et
libéral apparu dans les années 1970 est peut-être l’occasion de
refonder une véritable économie politique de la technique.
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