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La technique : l’impensé du politique

 

29-30 avril 2009

 

Centre des humanités de l’INSA de Lyon

Amphi ouest

 

 

 

Session 2 : L’activité politique comme activité technique à partir des dispositifs techniques et spatiaux de l’urbain (DTSU)

Responsables de la session : Joëlle Forest et Perrine Vincent

 

 

 

 

 

La présente session part du postulat que l’activité politique peut être considérée comme une activité technique.

Ce point de vue n’est pas un point de vue isolé. Il a déjà été souligné que la politique relève d’une technique de la parole. Aristote dans la Rhétorique définissait déjà la technique du Sophiste comme l’art de rendre le plus faible des deux arguments le plus fort (Vernant, 1974). La parole, comprenant la maîtrise de l’argumentation, du raisonnement rhétorique et de l’usage correct du langage est, autrement dit, une rhétorique de l’action qui se confond avec la politique, comme le montre le mythe du Protagoras (320c sqq.). Si technique et politique sont liées, c’est en raison de l’utilité de la première pour la seconde, ou pour le dire autrement parce que la technique est la servante du politique –entendu comme acteur- et de la politique- en tant qu’activité (Faucheux, Forest, 2008).

Nous faisons l’hypothèse qu’il est également possible de confirmer notre postulat de départ à partir de l’analyse de la genèse des DTSU (dispositifs techniques et spatiaux de l’urbain).

Si l’activité politique est souvent analysée à partir des discours politiques, force est cependant de constater que l’étude de l’activité politique uniquement par le biais de l’observation et de l’analyse des discours en limite la compréhension car elle laisse dans l’ombre la question de la mise en œuvre des volontés politiques.

En effet, si les DTSU sont l’objet de projets techniques (de modification d’organisation spatiale et technique de l’ensemble des DTSU existants qui structurent la ville, c’est-à-dire des projets de Ville), il n’en demeure pas moins, en surplomb, des projets politiques (au sens de projet d’organisation de la Cité, qui structurent le fonctionnement d’une communauté) investis d’attentes de modification de comportements individuels et collectifs. Par exemple, la requalification des espaces publics des Grands Ensembles dans le cadre des politiques de renouvellement urbains est attendue permettre le retissage du « lien social » dans ces quartiers ; l’aménagement des berges du Rhône à Lyon vise le développement des déplacements à modes doux et de pratiques « conviviales » etc.

Si on peut considérer les DTSU comme matérialisant les traces des intentions politiques, ils sont aussi le fruit d’une technique de résolution de problème, instrument du politique pour faire advenir son projet politique, technique qui à l’instar de la parole permet l’exercice et la construction du pouvoir politique. C’est cette technique, élaborée par le politique (et dont on perçoit les traces à la fois dans la création d’administrations dédiées –ministère de l’équipement...-, d’une technocratie, de dispositifs organisationnels –appel d’offre, concertation etc.) que nous nous proposons d’interroger dans la présente session.

Afin de préciser notre point de vue prenons un exemple concret : l’élaboration du dispositif technique et spatial d’assainissement de Bénarès.

Bénarès, ville indienne située le long du Gange dans l’état de l’Uttar Pradesh au nord de l’Inde, est confronté, depuis plusieurs années à de graves problèmes de pollution qui s’avèrent problématiques du point de vue de la société indienne, le Gange étant considéré comme un fleuve sacré et constitue « a symbol of our prosperity, our culture, our heritage, our civilisation, our philosophy » , selon Rajiv Gandhi. L’importance du Gange l’a conduit en 1986, en tant que premier ministre de l’Inde, à lancer le Ganga Action Plan (GAP). L’objectif de ce projet est d’améliorer la qualité des eaux du Gange de sorte qu’elles conviennent à la baignade, c’est-à-dire qu’elles soient conformes aux caractéristiques biochimiques de la catégorie B établie par le CPCB (Central Pollution Control Board) : DO (Dissolved Oxygen) supérieur à 5 mg/L et BOD (Biological Oxygen Demand) inférieur à 3 mg/L.

Pour mener à bien ce projet, le gouvernement central définit un cadre organisationnel :

- il constitue en 1985 le Central Ganga Authority (CGA), bureau présidé par le premier ministre indien qui supervise et dirige les orientations du projet ;

- il crée au sein du Ministry of Environment and Forets (MoEF) le Ganga Project Directorate (GPD), organe en charge de l’exécution du projet au niveau national : le GPD examine les projets techniques des différentes villes et orchestre leur évaluation par des comités d’experts avant soumission au CGA pour validation ;

- il assigne la responsabilité de la conception et la mise en œuvre des projets techniques aux agences de l’eau des Etats, en l’occurrence l’Uttar Pradesh Jal Nigam (UPJN). Les ingénieurs des antennes locales de l’UPJN élaborent le projet technique pour la ville – ici Bénarès- sous la forme de DPR (Detailed Project Report) qui est transmis successivement au siège central de l’UPJN dans la capitale étatique Lucknow, puis au GPD, aux divers comités d’experts et au CGA.

Le dispositif technique et spatial qui en résulte consiste à intercepter les égouts se jettant dans le Gange pour les rediriger vers des stations d’épuration. A Bénarès lors de la première phase du GAP entre 1986 et 1993, l’UPJN met en service des pompes électriques pour rediriger les eaux usées de cinq égouts vers une station de pompage principale, laquelle permet d’amener ces eaux vers une station d’épuration d’une capacité de 80 MLD (millions de litres par jour) et de type ASP (Activated Sludge Process). Par ailleurs, l’UPJN construit deux autres stations d’épuration pour le traitement des eaux usées produites sur le campus de l’Université de Bénarès (8MLD) et par l’usine Diesel Locomotive Works (12MLD).

Au moment de la deuxième phase du GAP, un amendement à la constitution indienne attribue aux collectivités locales un pouvoir politique et notamment une plus grande autonomie de gestion des services urbains. Concrètement, la responsabilité de la gestion de l’eau et de l’assainissement est transférée des Etats aux agences locales de l’eau soit le Varanasi Jal Sansthan (VJS), de sorte que la gestion des stations d’épurations construites durant le GAP, jusque-là assurée par l’UPJN, est officiellement transmise au VJS. Par ailleurs, le conseil municipal devient l’instance auprès de qui le projet élaboré par l’UPJN pour la phase 2 du GAP doit être validé en premier lieu.

A Bénarès, lors de l’annonce des résultats de la première phase du GAP, une ONG locale nommée Sankat Mochan Foundation (SMF) utilise les médias pour critiquer publiquement les choix techniques effectués par l’UPJN et les résultats effectifs du programme . Fondée en 1982 pour « sauver le Gange», cette ONG est principalement constituée de brahmanes (la caste la plus élevé dans la hiérarchie de castes hindoues, dont l’activité traditionnelle concerne est la prêtrise) ayant une formation scientifique et technique.

Suite aux premières élections locales en 1994, la Maire de la ville demande à SMF de proposer un projet « alternatif » pour la deuxième phase du GAP plutôt que de continuer à faire du « bruit » médiatique. Ainsi, du fait du changement de cadre organisationnel, la controverse initiée par l’ONG entre en ligne de compte dans le projet. Selon les termes même du leader de l’ONG, SMF prend alors un rôle d’ « expert ».

SMF articule son projet technique autour de deux principes : la déviation de la totalité des eaux usées de la ville qui se déversent dans la rivière et le recours le plus limité à l’électricité, tant pour la déviation des eaux que pour leur traitement en station. Cela se traduit par la construction de trois canalisations –deux de part et d’autre de la Varuna, la troisième le long du Gange sur tout le tronçon de la ville- et d’une station d’épuration de type AIWSP (Advanced Integrated Wastewater Pond System), consistant en une série de bassins de décantation et nécessitant peu d’électricité.

Pour SMF, un enjeu majeur associé à la dépollution du Gange concerne les pratiques sociales (religieuses, culturelles mais aussi économiques) qui se déroulent sur le tronçon de Gange de la ville (la mission de l’ONG s’intitule : « not a drop of sewage in Ganga in the religious bathing area around it » ). Bien qu’elle n’ait pas de légitimité politique (du point de vu démocratique, elle ne représente pas la population), l’ONG porte un projet politique : son projet de Cité consistant à « maintain and encourage the age- old cultural traditions of the ancient city of Varanasi » se traduit dans le projet de Ville par le tracé de la canalisation sur la totalité du tronçon de la ville. L’utilisation d’une pompe électrique malgré l’intention au départ de ne pas avoir recours à l’électricité se justifie par sa localisation en aval de la ville : s’il y a des coupures d’électricité ou un problème avec cette pompe, au moins, le tronçon de la ville sacrée est préservé.

Parallèlement, l’UPJN, assisté par l’agence de développement japonaise Japan International Cooperation Agency (JICA), propose son projet technique pour le GAP2. L’approche du projet est qualifiée de « décentralisée » : il consiste à désengorger l’égout principal du GAP1 par la construction d’une deuxième canalisation périphérique, à doter le quartier Nord en cours de développement d’un système d’égouts nécessitant plusieurs pompes électriques, à construire des stations d’épurations au Nord et au Sud de la ville.

Pour l’UPJN et JICA, la pollution du Gange est abordée du point de vue du développement urbain, phénomène problématique dans les villes de pays dits en développement. Le projet de Cité correspond au projet de vie moderne, véhiculé notamment par les politiques de « développement » portées par les institutions internationales, c’est-à-dire, du point de vue des pratiques sociales, à l’utilisation généralisée de l’eau à l’échelle des ménages. Du point de vue du projet de Ville, il s’agit de concevoir des DTSU qui permettent la connexion de chaque ménage, présent et futur, au réseau d’approvisionnement et d’assainissement de l’eau.

Quels enseignements nous apporte le cas du dispositif d’assainissement de Bénarès ? Il apparaît clairement que les DTSU ont pour origine un projet politique. Ce constat n’est pas nouveau. Ce qui l’est en revanche, c’est que la configuration des DTSU est étroitement liée à la définition par le politique d’un dispositif organisationnel (la mise en place d’une administration technicienne, de corps d’experts, de techniciens investis de l’autorité politique). Si l’accord sur l’énonciation de l’intention politique va de soi (nettoyer le Gange), sa traduction en projet technique diffère selon le cahiers des charges –tant explicites qu’implicites- des acteurs porteurs du projet. Dans le cas étudié, la modification de ce dispositif organisationnel, du fait de la décision politique d’amender la constitution, a impliqué la prise en compte de nouveaux acteurs, de leurs problématiques et revendications et a ainsi rendu possible l’émergence d’un nouveau projet politique et technique. C’est en ce sens que la politique peut être considérée comme une activité technique, cette dernière apparaissant fondatrice de l’action politique.

Pour autant, la technique est-elle véritablement pensée ? La mise en œuvre d’une technique de résolution de problème par le politique via la définition d’acteurs en charge de porter le projet, la normalisation de certaine procédure, l’intégration de la concertation semble indiquer que cette technique est pensée de façon instrumentale, entendons par là comme l’art d’atteindre une fin. C’est un simple moyen, une technique indépendante de la fin elle même. La technique est ainsi asservie à la politique, elle vise l’efficacité de l’action politique.

Mais on peut avoir le raisonnement inverse : cette technique n’est-elle pas une façon pour le politique d’encadrer le développement de la technique considérée comme non neutre, comme intrusive dans la mesure où c’est elle qui in fine transforme l’organisation sociale ? Par ailleurs si le politique n’est pas étranger à la technique puisqu’il en use, l’analyse de DTSU peut permettre au politique de s’interroger sur sa pratique et de repenser son rôle. La politique n’est-elle qu’affaire de production de normes techniques et de dispositifs d’encadrement du développement technique –ce qui revient à concevoir le politique à travers le prisme du technicien ? La fonction première du politique n’est elle pas masquée derrière un modèle du problème solveur qui l’écarte des questions et de sa fonction première, penser la Cité ?

 

 

   
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