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Projets Personnels en Humanités


Laurent CAGLIANI
5 GEN
Projet Personnel en Humanités
2005-2006

Tuteur : Francis MAUPAS



Les origines sociales des insaliens


Remerciements
Je souhaite remercier sincèrement M. Maupas, pour son aide précieuse et le temps qu'il m'a consacré,
M. Léone pour son témoignage
et M. Thuderoz pour l'idée de départ et ses conseils de lecture.

Introduction

  1. Préambule concernant les méthodes sociologiques utilisées
  2. 1.Une problématique socio-économique à l'origine de la création de l'INSA
  3.  
  4. 1.1 Dans la reconstruction d'après guerre, une carence en ingénieurs et une volonté de démocratiser leur recrutement
  5. 1.2 Des moyens originaux mis en œuvre à l'INSA
  6. 1.3 Les premières promotions
  7.  
  8. 2. L'évolution jusqu'à nos jours : une perte de l'ouverture sociale ?
  9.  
  10. 2.1 1965/2006 : comparons les époques
  11. 2.2 Quelles évolutions durant ces quarante années ?
  12.  
  13. 3. La démocratisation de l'enseignement : mythe où réalité ?
  14.  
  15. 3.1 La reproduction sociale
  16. 3.2 De nouvelles politiques d'ouverture sociale

Conclusion

Bibliographie


Introduction


J'ai choisi d'effectuer mon PPH sur les origines sociales de insaliens à la suite d'un cours de sociologie en 5 GEN. Notre professeur, M. Thuderoz, affirmait que les fils d'ingénieurs devenaient ingénieurs, et que les fils d'ouvriers devenaient ouvriers. Je rétorquai que l'INSA avait été créé pour favoriser l'ouverture sociale des études d'ingénieur. Il me demanda alors d'effectuer des recherches sur le sujet, pour savoir si le système avait vraiment fonctionné et m'invita à aller glaner des informations à l'association des ingénieurs. Je m'y rendis et rencontrai M. Maupas, qui me parla longtemps du problème et m'invita à effectuer mon PPH sur le sujet. Intéressé par cette problématique et curieux de découvrir une approche pratique de la sociologie, j'acceptai.

En tant qu'étudiant de l'INSA, ce sujet me concerne évidemment personnellement. Fils de profs, mon origine sociale est loin d'être originale à l'INSA. On rencontre en effet un grand nombre d'étudiants dont au moins un des parents est enseignant. Avec ce travail, j'essaierai donc de me faire une idée plus précise des origines sociales des insaliens.

Dans une première partie, je parlerai des débuts de l'INSA et montrerai en quoi une problématique socio-économique est à l'origine de sa création, ce qui influa sur les origines sociales des premières promotions. J'étudierai ensuite l'évolution de l'ouverture sociale de l'INSA jusqu'à nos jours, et tenterai d'expliquer pourquoi les choses ont bien changé depuis l'ère du recteur Capelle. Je terminerai par une ouverture sur la démocratisation de l'enseignement et par une description des nouvelles politiques mises en place à l'INSA et ailleurs pour résorber les inégalités d'accès aux études supérieures.



Préambule concernant les méthodes sociologiques utilisées


J'ai privilégié deux approches pour ce projet : une approche statistique, en travaillant sur des chiffres concernant les catégories socio-professionnelles dont sont issus les étudiants, et une approche plus humaine, grâce à des témoignages de personnes connaissant bien l'INSA.

Concernant l'approche statistique, je me suis principalement basé sur l'étude de la catégorie socio-professionnelle (CSP) du père des élèves. Ces chiffres sont en effet les plus souvent utilisés pour étudier les origines des étudiants. J'ai pu récupérer, auprès de l'administration, quelques chiffres concernant les premières promotions de l'INSA ainsi que la répartition des origines socio-professionnelles des insaliens pour 2006.

Les catégories socioprofessionnelles sont des indicateurs classiques des études sociologiques. Elles ont cependant évoluées au cours du temps. Les catégories aujourd'hui officiellement utilisées par l'INSEE (Institut National de la Statistique et des Études Économiques) ont été instaurées en 1982. Ces catégories étaient donc parfois différentes dans les années soixante. Dans tout mon travail, j'utilise la nomenclature actuelle:

  1. Agriculteurs exploitants
  2. Artisans, commerçants et chefs d'entreprise
  3. Cadres et professions intellectuelles supérieures
  4. Professions Intermédiaires
  5. Employés
  6. Ouvriers
  7. Retraités
  8. Autres personnes sans activité professionnelle
Pour simplifier les choses, j'ai émis l'hypothèse que tous les parents d'étudiants étaient encore dans la population active, éliminant ainsi les CSP 7 et 8 (retraités et sans activité). On remarque en effet que moins de 2% des insaliens ont des parents à la retraite où sans activité.

Pour les chiffres anciens, lorsque les CSP étaient différentes, j'ai dû procéder à des réorganisations, avec parfois certaines hypothèses de répartition lorsque des professions se recoupaient. Par exemple la catégorie " Chefs d'entreprise et cadres supérieurs " de 1965, se répartit entre les catégories actuelles " Cadres et professions intellectuelles supérieures " et " Artisans, commerçants et chefs d'entreprise ". Pour résoudre ce problème, ne connaissant pas la répartition interne à la catégorie " Chef d'entreprise et cadres supérieurs ", j'ai émis l'hypothèse arbitraire que 1/3 de cette classe était chef d'entreprise et 2/3 cadres supérieurs.

Ce genre d'hypothèses entraîne donc une incertitude, que j'espère minime, sur les chiffres que je présente, et qui ne doivent donc pas être tenus pour rigoureusement exacts. Le but de mon travail n'est pas de mener une étude rigoureuse, mais plutôt de mener une réflexion générale sur la population insalienne, partant certes de quelques chiffres, mais aussi de mon expérience personnelle et du témoignages de personnels de l'INSA connaissant bien l'institution, principalement messieurs Maupas et Léone.



1. Une problématique socio-économique à l'origine de la création de l'INSA


Pour étudier les origines socio-culturelles des insaliens, il est nécessaire de rappeler le contexte et les motivations de la création de l'institut.

1.1 Dans la reconstruction d'après guerre, une carence en ingénieurs et une volonté de démocratiser leur recrutement


Le projet de création de l'INSA germe au milieu des années 50. Nous sommes alors au cœur des Trente Glorieuses. En cette période de reconstruction d'après guerre, la croissance économique est forte et la France connaît une pénurie de cadres, en particulier de cadres techniques. La demande est forte du côté des industriels. On peut comparer la situation avec les États-unis où en 1955, 29 000 ingénieurs par an étaient formés. Ils n'étaient que 4 500 en France.
On estime alors que les besoins français s'élèvent à 6 000 nouveaux ingénieurs par an.

Les grandes écoles, qui forment traditionnellement les ingénieurs français, ne peuvent répondre à ces nouveaux besoins. Leurs effectifs sont en effet limités et difficilement extensibles. De plus, leur recrutement se fait chez une population bien précise et peu nombreuse : cadres supérieurs, professions scientifiques, hauts fonctionnaires... Au delà du critère social, il existe également un critère géographique : les élèves ingénieurs sont pour une bonne part d'origine parisienne.

Afin de former les ingénieurs nécessaires au pays, il apparaissait donc nécessaire d'ouvrir beaucoup plus largement l'accès aux études supérieures techniques aux classes sociales plus modestes. La faible représentation dans les grandes écoles de jeunes issus des classes moyennes et modestes s'explique par différents facteurs, économiques et culturels.

Comme c'est toujours le cas aujourd'hui, le système de l'enseignement supérieur n'est ni bien connu, ni forcément bien considéré par les classes modestes. Chez les familles d'agriculteurs par exemple, il fallait généralement travailler jeune, pour aider les parents dans l'exploitation. Faire des études n'était même pas envisagé. De plus, l'accès aux écoles d'ingénieur passait par la classe préparatoire et la réussite aux concours, qui n'était pas automatique, et bien plus dure que de nos jours. Cette longue préparation des concours, pas forcément récompensée, était un risque trop important à prendre pour des familles modestes qui ne pouvait payer les études et la vie dans une ville universitaire pendant 2 ou 3 ans à leur enfant, sans être certain que celui-ci parvienne à ses fins.

Il sembla donc évident qu'il fallait créer un système où le recrutement se ferait sans concours. Cela permettrait d'une part d'ouvrir l'accès aux études d'ingénieurs à des classes sociales plus modestes. D'autre part, dans un contexte nécessitant rapidement des ingénieurs, cela permettrait de diminuer la durée des études, en évitant les deux ou trois ans de préparation des concours.

Ces différents constats et réflexions ont fait naître le projet d'un grand centre polytechnique français, capable de former 1000 ingénieurs par an, qui allait devenir l'INSA.


1.2 Des moyens originaux mis en œuvre à l'INSA


La création de l'Institut est confiée au recteur Jean Capelle, qui mènera le projet en un temps record. Pour attirer une nouvelle population vers les études supérieures scientifiques et moderniser les études d'ingénieur en France, il s'inspira de modèles étrangers (universités allemandes, américaines...).

Les travaux de ce qui allait devenir l'Institut National des Sciences Appliquées commencèrent au début de l'année 1957 sur le site de la Doua dans la banlieue de Lyon, en province. D'autres INSA devaient ensuite voir le jour dans des régions appropriées (Toulouse, Rennes et Lille) de manière à couvrir le tissu socio-économique français, et ainsi décentraliser les formations d'ingénieurs. Les travaux furent menés efficacement et la première promotion effectua sa rentrée en novembre 1957.

Le système de logement des étudiants était un point crucial du dispositif d'enseignement. Il fallait donner aux parents certaines assurances d'organisation matérielle et de sécurité, tout en mettant les élèves dans des conditions de rendement optimum pour le travail. Tout cela à des prix abordables, de manière à rendre le système attractif pour des familles modestes. Un système d'internat sur le campus fut donc mis en place : une vie communautaire devait s'organiser autour des résidences étudiantes et du grand restaurant. Les responsables de l'INSA espéraient beaucoup, sur le plan humain, de cette vie en communauté.

Les frais de logement étaient compris dans le prix de la scolarité et l'accès aux bourses était facilité pour les familles modestes.

Mais la principale innovation de l'INSA résidait dans son mode de recrutement, radicalement nouveau dans le paysage de l'enseignement supérieur français. Ce fut en effet la première école d'ingénieur où l'on rentrait sans concours. La sélection s'effectuait autrement. On tenait compte des notes de terminale et des résultats du bac. Mais la personnalité du candidat était aussi évaluée à travers un entretien, qui permettait de prendre en compte notamment son degré de maturité. La volonté du recteur Capelle était de choisir en fonction des aptitudes intellectuelles, mais aussi du caractère. Ce système d'entretiens a aussi permis de favoriser des candidats plus modestes : à niveau égal, les recruteurs pouvaient donner priorité à un candidat qui aurait difficilement pu poursuivre des études d'ingénieur, face à un candidat plus aisé, qui aurait de toute façon entrepris de longues études.

La durée des études était également un facteur censé attirer les classes modestes. La formation INSA durait quatre ans à l'époque, ce qui réduisait d'un ou deux ans le temps de formation classique des ingénieurs. Cela devait orienter vers l'INSA les candidats soucieux d'entrer dans la vie professionnelle et d'obtenir une autonomie financière le plus tôt possible.

Un système de recrutement éliminant les aléas des concours, le raccourcissement relatif de la durée des études, la formule de l'internat dispensant des préoccupations de logement, une formule d'étude " tout compris ", des études à prix fixe, un accès aux bourses facilité : toute une infrastructure était prête pour faciliter l'accès aux études d'ingénieur au plus grand nombre.


1.3 Les premières promotions


En quelle mesure cette volonté d'ouverture sociale a-t-elle fonctionné ? Pour répondre à cette question, on peut tenter d'examiner les chiffres concernant les origines socio-professionnelles des premières promotions de l'INSA, et les comparer à ceux des autres étudiants, ainsi que ceux des autres écoles d'ingénieur.





Ces trois graphes montrent clairement que l'objectif d'ouverture sociale de l'INSA a été atteint huit années après la création de l'institut. La répartition sociale y en effet largement meilleure qu'à Polytechnique, et même meilleure que pour la population étudiante dans son ensemble. La population insalienne était même plus représentative de la population active française que l'ensemble des étudiants, ce qui semble inconcevable de nos jours dans une école d'ingénieur. Notons que cette répartition est encore loin de celle de la population active de l'époque, qui comptait 42% d'ouvriers.

Pour montrer l'ouverture de l'INSA à ses débuts, on peut également comparer le pourcentage de fils d'ouvriers (19% à l'INSA) dans différentes grandes écoles en 1965 :

On peut finalement remarquer qu'entre 1961 et 1967, la moyenne du pourcentage de boursiers à l'INSA était de 57,5 %. Notons cependant que ce critère est à prendre avec précaution, les critères d'attribution n'étant pas strictement identiques à ceux d'aujourd'hui.

Au-delà de l'ouverture sociale, l'INSA se montre également plus ouvert pour les étudiants étrangers. Le système de recrutement s'ajuste en effet aux structures universitaires internationales. Le système de préparation de concours n'existe en effet quasiment pas à l'étranger. Les concours français fermaient donc l'accès de nos grandes écoles aux étrangers. On note aussi dès les premières promotions une forte présence d'étudiants venant d'Afrique du Nord (les pays du Maghreb étaient encore français lors de la création de l'INSA), d'Indochine, de Madagascar, de Turquie, de Norvège...

On note aussi une présence féminine plus importante que dans les autres écoles d'ingénieur. Les chiffres restent quand même faibles. Jusqu'en 1975, le pourcentage d'insaliennes est inférieur à 10%.

Illustrons cette première partie par un exemple frappant d'ascension sociale réalisée grâce à l'INSA. Jean Frêne, jeune fermier ayant arrêté ses études au certificat d'étude, a été repéré lors des tests de la période des trois jours du contingent. Cela lui a permis d'obtenir une bourse et de reprendre ses études. Il a réussi à rentrer à l'INSA, où il a obtenu son diplôme avant de soutenir une thèse. Il est aujourd'hui professeur d'université.

Pour conclure cette première partie, on peut dire que le système mis en place à l'INSA a, dans les dix premières années de son existence, permis une plus large ouverture sociale des écoles d'ingénieurs.

2. L'évolution jusqu'à nos jours : une perte de l'ouverture sociale ?


2.1 1965/2006 : comparons les époques


L'INSA a-t-il su préserver dans la durée son modèle de mixité sociale ? Pour le savoir, observons les chiffres concernant les origines socio-professionnelles des insaliens en 2006 :

Le problème de l'accessibilité est en pleine évolution : des efforts sont marquants, la politique progresse peu à peu. Cependant, mon propos ne se situe pas au niveau d'une sorte de bilan plus ou moins positif de l'accessibilité mais de ce que représente l'accessibilité pour la personne handicapée, ce combat pour l'accessibilité.

L'accessibilité permet à des personnes à mobilité réduite, qu'elles soient handicapées ou âgées, qu'elles soient enceintes ou avec des enfants, de sortir de chez elles, de se promener dans les rues, d'aller dans des commerces, des cinémas, de se déplacer chez des amis, en vacances. Or, il est évident qu'à l'heure actuelle, il existe un véritable besoin de se déplacer, de communiquer. Jadis, pour aller à Paris, il fallait plusieurs jours en voiture à cheval. C'était un événement, certains, mêmes, ne le vivaient qu'une fois dans leur existence. De nos jours, pour un rien, nous nous déplaçons : le distance n'existe plus. Ajoutons que la civilisation moderne a mis l'accent sur les relations humaines, sur les déplacements. Dans ce monde qui bouge, qui se déplace, qui se rencontre, qui échange, que deviennent les personnes handicapées ? Eux aussi ont pourtant les mêmes besoins que les autres, les mêmes envies, les mêmes désirs. Eux aussi voudraient pouvoir aller acheter ce qui leur plaît, voir un ami, un parent, se rendre à un spectacle, à la piscine... C'est pourquoi rendre la vie (et pas seulement la ville) accessible, répond à l'attente et aux besoins des handicapés.

Ainsi, on sent bien que le problème a deux faces opposées : l'isolement ou la communication. Et justement, l'isolement est imposé, renforcé quand la personne handicapée rencontre des barrières architecturales... (ou psychologiques !). La lutte pour l'accessibilité est un combat pour vivre, pour communiquer. Toutefois, l'accessibilité n'est pas un but en soi, un objectif à atteindre pour lui-même mais elle est en général un moyen qui favorise la communication entre les personnes. Sans doute, la personne handicapée a-t-elle besoin plus que d'autres de prendre conscience de tous ces éléments, alors que pour les valides, tout se passe machinalement, instinctivement sans que cela ne soulève de problèmes particuliers.

En résumé, les responsables, les élus, les promoteurs doivent constamment s'interroger pour supprimer les barrières à l'accessibilité et pour faciliter les possibilités d'échange et de contacts. Mais l'accessibilité est un tout. Aucune mesure à elle seule ne peut prétendre résoudre ce problème. Par contre il importe que toute une gamme d'initiatives et d'améliorations soit réalisée pour que la mobilité puisse devenir plus aisée. Certaines compagnies de transports de bus spécialisés déploraient le peu de clientèle handicapée à véhiculer dans certaines zones. Peut-être s'agissait-il tout simplement de personnes résidant dans des locaux sans ascenseurs, avec une voirie truffée d'obstacles. Ainsi, j'en reviens à l'article premier de la Loi d'Orientation du 30 juin 1975. Il déclare solennellement que " l'intégration sociale des handicapés est une obligation nationale ". Or, comment peut-on imaginer l'intégration d'une personne isolée, coupée du monde, sans contacts avec les autres ? C'est pourquoi il est évident que l'intégration sociale passe forcément et essentiellement par la communication, et ce qui est vrai pour les handicapés l'est aussi pour les personnes âgées, les malades...

On voit clairement sur ce graphe que les catégories professionnelles sont réparties de manière beaucoup moins égalitaire qu'en 1965. 60% des étudiants sont issus d'un milieu de cadres et professions intellectuelles supérieures. Le pourcentage d'enfants d'ouvriers est passé de 19% à 5%.

Mais la société a également considérablement évoluée en quarante ans, et la structure de la population active s'est grandement modifiée. Pour pouvoir comparer ces deux époques, j'ai décidé de calculer, pour chaque catégorie professionnelle, le ratio :

Pourcentage d'insaliens issu de la catégorie X
---------------------------------------------------------------------------------------
Pourcentage de la population active appartenant à la catégorie X

Ce ratio exprime la représentativité d'une catégorie socio-professionnelle à l'INSA. On peut ainsi tenter de s'affranchir de l'évolution de la société. Les différents ratios calculés sont exposés dans les tableaux suivants :

1965 INSA Pop. Active Ratio
Agriculteurs 11,2 16 0,7
Artisans, commerçants et chefs d'entreprise 15,1 9 1,7
Cadres et professions intellectuelles supérieures 23,8 6 4,0
Professions intermédiaires 22 9 2,4
Employés 8,7 18 0,5
Ouvriers 19,2 42 0,5


2000 INSA Pop. Active Ratio
Agriculteurs 2,2 2,7 0,8
Artisans, commerçants et chefs d'entreprise 8 6 1,3
Cadres et professions intellectuelles supérieures 60,9 14,7 4,1
Professions intermédiaires 16,7 23,2 0,7
Employés 7,7 29,1 0,3
Ouvriers 4,6 23,9 0,2


Si la population active française était égalitairement représentée à l'INSA, tous les ratios vaudraient 1.

On peut remarquer plusieurs phénomènes en comparant ces deux tableaux. Tout d'abord, contrairement à ce qu'on aurait pu penser en regardant le diagramme 2006, les cadres et professions intellectuelles ne sont pas plus représentés à l'INSA de nos jours que dans les années 60. Il y a toujours environ 4 fois plus d'enfants de cadres que de cadres dans la population. Mais cette catégorie sociale a vu son effectif augmenter dans la population active. Il y a donc mécaniquement plus d'enfants issus de ce milieu à l'INSA.

Et on voit très clairement que cette augmentation du nombre d'enfants de cadre s'est faite aux dépends des autres catégories sociales, qui ont quasiment toutes vu leur représentativité baisser lors de ces quarante années. Les professions intermédiaires (techniciens, instituteurs...) sont les plus touchées avec une représentativité plus que divisée par trois. Elle est environ divisée par deux pour les ouvriers et employés. Les commerçants et artisans sont moins touchés. Seuls les agriculteurs gardent une représentativité stable. Mais leur nombre dans la société a considérablement diminué, rendant cette stabilité invisible au niveau global.

Comme on l'avait fait dans la première partie, il peut être intéressant de comparer l'INSA et les autres écoles d'ingénieurs françaises.



L'INSA se révèlerait plus " élitiste " que les autres écoles françaises à recrutement au niveau bac. La population insalienne est aujourd'hui plus proche de celle des écoles recrutant sur concours après une prépa.

2.2 Quelles évolutions durant ces quarante années ?


Tout d'abord il faut préciser que durant cette période, la France a connu une large diffusion de l'accès aux études supérieures : l'effectif des étudiants est multiplié par près de sept. Il y avait 310 000 étudiants dans notre pays en 1960. Ils sont 2 100 000 en l'an 2000. Posons un bémol à ce phénomène : l'effectif des classes préparatoires n'a lui été que multiplié par trois, malgré l'augmentation du nombre de bacheliers scientifiques.

Dans ce contexte, on aurait pu s'attendre à ce que l'INSA conserve, voir améliore, l'ouverture sociale caractéristique de son recrutement. C'est pourtant le contraire qui s'est produit, avec une augmentation du nombre d'étudiants issus de familles de cadres supérieurs. On peut apporter diverses explications à ce phénomène.

Premièrement, la formule INSA était innovante dans les années 60. Ce nouveau système de formation n'avait pas encore réellement prouvé son efficacité, et les parents souhaitant que leur enfant suive des études d'ingénieurs l'orientaient de préférence vers le système classique de préparation des grands concours. L'INSA des débuts proposait de plus une formation en 4 ans. L'institut donnait peut-être ainsi l'image d'une école d'ingénieurs " au rabais ", image qui ne gênait pas les classes modestes, mais qui était sûrement préjudiciable envers un public de classes plus élevées.

Mais au fil du temps, et grâce à un recrutement de qualité, l'INSA a su augmenter son niveau général. L'ingénieur INSA a été reconnu et s'est très bien implanté dans le paysage économique français. Le grand nombre d'ingénieur formé a aussi permis une expansion rapide de la notoriété de l'école. L'image de l'INSA et sa politique d'excellence ont donc conduit à une nette amélioration de son image de marque. Ceci l'a rendu plus attractive pour les classes aisées, qui ont plus cherché qu'auparavant à y faire entrer leurs enfants, et ce aux dépends des classes moyennes. On a en effet nettement vu que c'est la représentation des professions intermédiaires qui a le plus diminué depuis 1960.

On peut aussi penser que les changements d'objectifs de formation de l'INSA ont joué sur l'évolution de la population. Le contexte économique français actuel est complètement différent de celui des années 50. On n'a pas forcément besoin de plus d'ingénieurs, mais d'ingénieurs plus performants, plus innovants et de fournir plus d'efforts en matière de recherche, tout cela dans un contexte très concurrentiel dû à la mondialisation.

Notons enfin que le système de recrutement par entretien, qui pouvait favoriser les candidats d'origine modeste comme nous l'avons vu précédemment, a été notablement abandonné pour des raisons diverses dans les années 70.

D'après M. Léone, directeur du département Génie Énergétique et Environnement, et lui-même insalien (rentré en 1969), cette évolution de la population se ressent. Dans les années 70, de nombreux mouvements de contestation animaient le campus : manifestations, grèves... Certaines actions pouvaient même être violentes. Elles étaient menées par des groupes se réclamant du " prolétariat ", proche du peuple, et dénonçant des pratiques " bourgeoises ". Il est vrai que l'époque se prêtait beaucoup plus favorablement qu'aujourd'hui à ce genre de mouvements (on sortait des évènements de mai 68), mais on peut tout de même constater que l'agitation sociale étudiante anti-CPE que connaît actuellement le pays ne trouve quasiment aucun écho à l'INSA. Cela est révélateur d'un certain changement des mentalités, qui est peut-être à mettre en relation avec l'évolution des origines sociales des insaliens.

Pour conclure cette partie, on peut dire que la réussite de l'INSA en tant que grande école d'ingénieur a eu pour victime l'ouverture sociale de l'établissement. Mais l'INSA n'a finalement fait que rejoindre la norme en matière d'ouverture sociale de l'enseignement supérieur, comme nous allons le voir dans la dernière partie de ce travail.

3. La démocratisation de l'enseignement : mythe où réalité ?


3.1 La reproduction sociale


Les chiffres actuels concernant les origines socio-culturelles des insaliens montrent que l'institut se trouve dans la moyenne des grandes écoles, ainsi que dans la moyenne des ingénieurs en général. Il en effet sociologiquement connu que le monde des grandes écoles est massivement réservé à l'élite sociale et particulièrement immobile socialement, comme l'atteste le tableau ci-dessous :



Ces chiffres montrent clairement que les origines socio-professionnelles des élèves ingénieurs sont quasiment invariables depuis les années 50 (date du début de formation des ingénieurs de 65 ans). Ni les profonds changements dans les structures sociales françaises, ni la large diffusion de l'accès à l'enseignement supérieur n'ont modifié la donne. Dans l'enseignement supérieur, les grandes écoles constituent donc un monde à part, tout particulièrement par rapport aux universités, socialement beaucoup plus ouvertes. Ce phénomène de reproduction sociale est clairement expliqué et connu depuis les années 70, notamment grâce aux ouvrages de Bourdieu et Passeron (Les héritiers et La reproduction).

Plusieurs facteurs interviennent dans l'explication de ce phénomène. Au niveau de l'INSA, il semble difficile de déterminer quels mécanismes pourraient empêcher l'accès d'étudiants de milieux modestes. Au niveau financier, l'INSA étant un établissement public, la scolarité est peu chère et grâce aux bourses l'institut semble aisément accessible, à moins de très graves problèmes d'argent. Au niveau du recrutement, résultats du bac et notes de terminale sont pris en compte. Ce système semble a priori équitable, tout le monde préparant le même programme et passant le même examen. Mais la réussite au bac est évidemment liée à la manière dont il a été préparé, c'est-à-dire à toute la scolarité au lycée. Un élève effectuant sa scolarité dans un bon lycée a ainsi plus de chance d'être recruté qu'un élève issu d'un établissement en difficulté. On voit donc que les problèmes d'inégalités d'accès aux études supérieures se posent bien avant l'entrée dans l'enseignement supérieur.

Et sur un plan plus large que la seule scolarité, l'origine sociale et le milieu d'éducation, jouent aussi grandement. En effet, on croit d'autant plus à l'utilité des diplômes et on en désire d'autant plus pour son enfant qu'on est soi même instruit et/ou de milieu social élevé. Les familles aisées connaissent ainsi mieux le système éducatif, et peuvent donc mieux conseiller et orienter leurs enfants. Il y a une sorte d'appropriation du système de formation par les élites sociales au bénéfice de leurs enfants. Ce phénomène, qui semble naturel (il semble normal de vouloir ce qu'il y a de mieux pour ses enfants) conduit directement à la reproduction sociale et empêche une vraie démocratisation des études.

Parallèlement à ce phénomène, on assiste à une forme d'auto-sélection sociale : à niveau égal, les enfants de milieux modestes ont tendance à choisir des études moins longues et moins prestigieuses que ceux issus de milieux plus aisés. Cette analyse qui privilégie l'approche individualiste est soutenu par Boudon, sociologue appartenant à un courant traditionnellement opposé à celui de Bourdieu et Passeron. Les deux courants semblent en tout cas décrire certaines réalités.

On voit donc bien que le problème posé par la démocratisation de l'accès à l'INSA trouve ses racines dans tout le système éducatif, et plus largement dans la structure sociale française en général.


3.2 De nouvelles politiques d'ouverture sociale


Face au constat partagé dans toute la société sur les inégalités d'accès aux études supérieures, le gouvernement s'est engagé à agir, notamment grâce à la " Charte pour l'égalité des chances dans l'accès aux formations d'excellence ", signée en 2005 par les ministres concernés et les présidents des conférences des universités et des grandes écoles. L'objectif de cette charte est de développer les partenariats entre grandes écoles et lycée classés en Zone d'Éducation Prioritaire, afin de favoriser l'information sur les cycles longs et inciter les bons élèves à poursuivre des études longues.

L'INSA a ainsi établi des partenariats avec des lycées " difficiles " de Vénissieux et Vaulx-en-Velin (Lycée Doisneau, Brel et Sembat). Le personnel de l'école n'a pas attendu que les terminales se déplacent pour une journée portes ouvertes : il est allé les convaincre chez eux, pour expliquer quelles étaient les carrières possibles pour un ingénieur et inviter les volontaires à venir rencontrer des insaliens. Par la suite, les élèves de la ZEP souhaitant être candidats ont subi une sélection par leurs professeurs, dans leur lycée. Puis, contrairement à des bacheliers classiques dont les dossiers scolaires sont épluchés par l'INSA, eux ont été autorisés à passer directement au " deuxième tour " : l'entretien oral, durant lequel ils ont été jugés avec la même sévérité que n'importe quel élève. Résultat : parmi les 150 élèves de ZEP informés cette année de l'existence de l'INSA, 11 l'ont intégré. Ce résultat est positif pour trois lycées qui, jusqu'ici, n'avaient jamais fourni d'élèves à l'institut.

D'autres systèmes similaires ont été mis en place dans d'autres établissements (Science Po Paris, ESSEC, UTC...). Il faudra attendre quelques années pour avoir un retour sur ce genre d'expériences, formes de discrimination positive. L'intégration au sein des autres étudiants se fait-elle bien ? La réussite scolaire est-elle au rendez-vous ? Les systèmes de recrutement spéciaux sont-ils acceptés par la communauté ? Le temps le montrera et permettra d'améliorer et d'inventer de nouveaux systèmes pour tenter de limiter le phénomène de reproduction sociale, qui ne correspond pas à l'idée démocratique et républicaine que nous voulons pour notre société.


Conclusion


Cette recherche montre qu'à sa création, l'INSA a permis à ses débuts et dans un contexte particulier de vraiment démocratiser l'accès aux études d'ingénieur. Puis, devant le succès de l'institut, le modèle sociologique classique de reproduction sociale s'est peu à peu appliqué. Se pose donc le problème de la vraie démocratisation de l'enseignement, à l'INSA ainsi que dans tout l'enseignement supérieur.

Il y a de plus en plus de bacheliers, il y a de plus en plus d'étudiants, mais les hiérarchies sociales restent inchangées en fin de cursus. Il faut donc parler de diffusion de l'enseignement plus que de véritable démocratisation. Et ceci est particulièrement vrai au niveau des études d'ingénieur.

Dans le contexte actuel, où les inégalités sociales semblent de plus en plus marquées dans la société, comme le prouve la récente flambée de violence dans les banlieues défavorisées, il est urgent de trouver des solutions à ce problème d'ouverture sociale des grandes écoles. Il semble y avoir une volonté dans ce sens, au niveau de l'INSA comme au niveau national. Reste à savoir si les politiques mises en œuvre seront assez volontaires et si les solutions appliquées seront efficaces.


Bibliografie


Ouvrages

Pierre MERLE
La démocratisation de l'enseignement
La Découverte, 2002

René BOIREL
L'avènement de l'INSA
Association des Anciens Élèves de l'INSA Lyon, 1983

Jean VINCENT
INSA et POLYTECHNIQUE face à la démocratisation de l'enseignement supérieur
article paru dans la brochure du BAPSO 1966

André CHARVET
L'INSA et la démocratisation de l'enseignement
article du SPIN, 1964


Sites Internet

Wikipedia
Institut National de Statistique et d'Étude Économique
Observatoire des inégalités
Nouvel Observateur (article sur l'ouverture des grandes écoles aux élèves de ZEP)
Site du ministère de l'éducation
Comité d'Étude sur les Formations d'Ingénieurs

 

2002-10 insa de lyon (bm)   actualisé le  18.03.2010     
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